Bouysse ou le roman rural à suspense

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Sans enquête à se mettre sous la dent ni meurtrier à pister, Grossir le ciel nous mène par le bout du nez sur des chemins de campagne aux profonds secrets.

Un peu cabossé par une enfance où la douceur a manqué, Gus vit désormais en solitaire dans un coin des Cévennes. Les parents sont décédés, il a reprit la ferme à son compte et le boulot ne manque pas. En lieu et place d’une épouse, c’est avec un chien qu’il partage son isolement, même si, de temps en temps, il pousse jusqu’à la ferme d’Abel, son voisin, pour y boire un verre de rouge. Les deux hommes échangent quelques outils, parfois une histoire, rarement de l’intime.
Lorsque Gus, affecté par la mort de l’Abbé Pierre et les préparatifs pour son enterrement, essaie de s’en ouvrir à Abel, les tensions se cristallisent. Allez savoir pourquoi, le voisin est devenu étrange, méfiant et même un peu revêche, ce qui donne du fil à retordre à Gus qui s’enfonce dans les pensées sombres tandis que l’hiver s’installe. Plus question de causer au coin du feu, désormais, c’est chacun pour soi.
Comme souvent dans les coins reculés, la campagne couve des secrets dont certains, que l’on croyait enterrés à jamais, se plaisent à ressurgir au gré des saisons. On voit apparaître dans la brume un banquier sans scrupules, des chrétiens prosélytes, des promoteurs aux dents longues, autant de figures improbables qui déstabilisent le train-train de Gus.
Et c’est là que brille le talent de Bouysse, capable de nous faire partager le quotidien pas folichon des paysans d’autrefois – ceux qui font encore tout à la main et ne raisonnent pas en termes de profit – de même que leurs angoisses. C’est ainsi que la tension monte, insidieusement, menée par une langue précise qui s’attarde sur les atmosphères. Pas de meurtrier à pister, pas d’enquête à mener, et pourtant on en ressort tout chose, comme si on venait de se lever de table après avoir entendu une drôle d’histoire qui nous laisse pantois. (sbr)

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Grossir le ciel, de Frank Bouysse, La Manufacture de Livres + Le Livre de Poche, 240 p.

Dernière montée au Ventoux

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En racontant l’histoire d’une bande de potes sur les flancs du Mt-Chauve, Wagendorp fait se rencontrer vélo et poésie. Une belle étape littéraire.

Surgissant de nulle part au milieu des champs de lavande, le mont Ventoux, mont chauve pour les initiés, a tout d’un géant. Imprévisible, ardu, boisé ou pelé, pas un cycliste qui ne frémisse à l’idée de gravir ses flancs.
Dans son roman, Wagendorp met en scène ces désirs, multiples et protéiformes, d’un groupe de garçons dans le vent – et d’une fille – pris d’amour pour cette grimpette mythique.
Un été au camping
Partant d’une photo prise il y a une trentaine d’années au camping de Bédoin, Bart, désormais cinquantenaire, se met en tête de réunir les amis de l’été 82, celui qui les avait menés au sommet avant de les séparer de façon tragique. Tous épris de la même femme, Laura, ils avaient décidé de mettre les vélos dans le bus de David pour tenter l’aventure. Même le poète, Peter, s’était laissé prendre au défi, persuadé qu’il pondrait une fois arrivé au sommet une sorte de poème ultime et musical.
Or, comme chacun sait, l’ascension, pour difficile qu’elle soit, ne présente que peu de danger en regard de la descente, périlleuse tant pour le matériel que pour les mollets fatigués par la montée où on a tout donné.
On the road (à vélo)
En bon narrateur, Wagendorf travaille la tension dramatique et distille au compte goutte les révélations sur ce qui s’est réellement passé ce jour-là en Provence. Parsemant son récit de bons mots et d’anecdotes sur les travers des cyclistes, c’est avec délectation qu’on se laisse emmener sur le chemin de pèlerinage qui unira à nouveau la bande de grandes gueules de l’époque, le temps d’une dernière montée. (sbr)

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Ventoux, Bert Wagendorp, éditions Galaade, traduit du néerlandais, 309 p.

Et au milieu… repose une jeune fille

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Une enfant pas farouche se noie dans la Tamassee, rivière sauvage à la frontière entre la Géorgie et la Caroline du Sud. Qui la repêchera ?

A l’exception des deux premières pages qui racontent la noyade du point de vue de la jeune fille, le reste de l’histoire passe par le prisme de Maggie, une photographe reporter qui a quitté la région sans jamais parvenir à briser le lien qui l’unit à cette terre. Dépêchée sur place avec un journaliste expérimenté afin de couvrir le drame, elle découvre rapidement que les enjeux sont multiples, et d’une inextricable complexité pour celui qui ne connait pas les fonctionnements des habitants du coin.
Ruth Kowalsky, douze ans, ne s’est pas seulement laissée séduire par les eaux vives de la Tamassee, elle en est également restée prisonnière. Les plongeurs ont beau s’acharner à repêcher son corps, les jours passent et rien n’y fait. La famille désespère, les médias débarquent avec leurs caméras, les trafics d’influence se mettent en place afin de trouver un moyen de donner une sépulture à la petite. Et puisque le père est aussi argenté que respecté, il en appelle à une entreprise spécialisée dans les barrages mobiles.
La Tamasse, torrent d’émotions
Une solution qui pourrait convaincre, si ce n’était le label « rivière sauvage » obtenu par la Tamassee il y a peu et qui lui confère un statut d’intouchable. Le débat s’oriente alors entre des écologistes militants opposés à la structure éphémère, des émotifs qui revendiquent le droit au deuil et quelques indécis. Le tout se discute en assemblées générales houleuses sous l’œil de Maggie, dont l’appareil photo saisit l’indicible. Une ride, une larme, une cassure.
La force de Ron Rash réside dans son aptitude à nous dépeindre la rivière comme un être volontaire que la rhétorique laisse froide. Témoin des douleurs des uns et des autres, la Tamassee accompagne parfois les discours, pour mieux les briser ensuite. Elle demeure sauvage, au sens le plus vrai du terme, insensible aux fantômes qui planent sur son lit. Belle et rebelle.
Les personnages, loin d’être manichéens, sont dépeints avec toutes leurs contradictions, laissant au lecteur le soin de choisir son camp. Un texte subtil, profond, bien au-delà d’un militantisme écologiste aveugle qui montre et démontre avec intelligence combien les apparences peuvent tromper. (sbr)

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Le chant de la Tamassee, Ron Rash, Ed. du Seuil, 234 p.

Yes, vegan !

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Arrêter de manger de la viande et courir plus vite, plus loin, plus longtemps ? Yes, we can !
Deux visions sur un même problème : pourquoi manger de la viande tous les jours, alors même que rien ne vous y oblige ?

De quoi ça parle ?
1. Lorsque Scott Jurek, champion américain d’ultra-marathon, remplace un peu par hasard son McChicken contre des tacos aux haricots rouges bio, il remarque que ses performances sportives s’améliorent. Pourtant réticent aux discours éco-responsables de certains de ses amis, il se met tout de même à expérimenter en cuisine, jusqu’à mettre au point des recettes originales bourrées de protéines végétales et de légumes croquants. Résultat : loin de s’atrophier, ses muscles gagnent en résistance et il devient un des King de l’ultra.
2. C’est aussi par un concours de circonstances heureux que Rosa B. (elle tient à son anonymat), va elle aussi glisser vers le côté végétarien de la Force. Incitée par sa colocataire à tenter l’expérience no aminals in my plate, Rosa se plonge dans la vie des bêtes d’élevage, pour constater qu’elle est loin d’être rose, justement, et que d’autres choix sont possibles, voire franchement souhaitables.

Qui sont les héros ?
1. Conçu sous forme d’autobiographie, Jurek a l’intelligence d’insérer des recettes entre les chapitres, de même que des conseils pour coureurs aguerris prêts à se lancer dans l’ultra-trail en se gavant de pois chiches. On le suit dans ses entrainements de malade tout en se baladant de course en course à travers la Vallée de la Mort, les ruines de Corinthes, le Mont-Blanc …
2. Chez Rosa, c’est d’abord sur un blog qu’elle tente d’imposer ses visions. Avec un dessin qu’elle-même juge approximatif, elle met en scène des dialogues fictifs entre animaux et humains, entre activistes et rétrogrades, sans jamais oublier de se moquer d’elle-même. C’est drôle, et aussi un peu consternant lorsqu’elle confronte deux logiques faites pour ne pas s’entendre : protéines animales ou protéines végétales, comment choisir sans se dédire?

Pourquoi on aime ?
1. Parce que pour une fois, un vrai sportif d’élite nous montre que oui, il est possible d’atteindre des sommets sans manger du poulet. Il suffit de regarder les photos de ses cuisses (si, si, regardez-y de plus prêt, ça en vaut la peine) pour se demander s’il n’est pas temps de changer sa vision de l’alimentation. En plus, Scott est plutôt sympathique, à l’américaine, avec ce sourire de winner qui a morflé et donc mérité son succès.
2. Parce que Rosa, malgré son fichu caractère, a le don de mettre le doigt là où ça fait mal : « Alors, tes parents te forcent à être végétalienne ? » « Mais non, ils me forcent à manger de la viande, qu’est-ce que je peux faire ? » En deux coups de crayon, elle nous suggère un autre regard, sans objectif sportif, simplement à l’aune du bon-sens. Et si vous ne pouvez toujours pas vous passer de viande après ces lectures, passez au moins au bio, histoire qu’il reste quelque chose de notre planète pour les suivants. (sbr)

Eat and run, Scott Jurek, éd. Guérin Chamonix, autobio, 300 p. (www.editionspaulsen.com & http://scottjurek.com)
Insolente veggie, Rosa B., éd. La Plage, bd, 172 p. (www.laplage.fr & www.insolente-veggie.com)

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Les miscellanées culinaires de Gaudry & ses amis

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Conçu comme une bible gastronomique à la fois loufoque et référencée, ce méga-livre de cuisine est LE bouquin à acheter en ce début d’année.

Pour ceux d’entre vous qui aiment cuisiner en écoutant la radio, nul besoin de présenter cette émission dominicale de France Inter. Chaque semaine après la messe (de onze heures à midi), François-Régis Gaudry dresse le couvert et invite quelque expert du baba au rhum, de l’escargot de Bourgogne, du vin nature d’un village reculé. Autour du chef, son équipe d’amis cause ripailles, discute température de cuisson, compare les textures et y va de ses astuces perso pour aménager un repas digne d’un feu d’artifice.
Bébé né de la collaboration de dizaines de fadas de la bonne chère, leur livre de cuisine est un ovni à lire confortablement attablé. Son format généreux, son poids conséquent obligent le lecteur-cuistot à se poser pour feuilleter des centaines de pages fascinantes allant de l’histoire de la madeleine de Proust à la ratatouille ambitieuse exigeant le confitage individuel de chaque légume avant le mariage final. On profite des vrais conseils de grands chefs qui se sont prêtés au jeu avec un bonheur palpable, on choisit une recette, on file au marché et c’est parti !
Malbouffe et tégestophiles
Non contente de nous livrer des secrets d’Etat, l’équipe rédactionnelle – qui aime autant rire que manger – parsème son ouvrage de rubriques iconoclastes avec par exemple un hit parade de la malbouffe, l’échelle de la puanteur pour les fromages à conserver au garage, un listing de collectionneurs atypiques (les puxisardinophiles, les tégéstophiles…), une cartographie des pâtés en croûte de la République et, surtout, les meilleures adresses pour manger une vraie pizza à Naples ou une baguette à Paris.
Après ça, non seulement vous deviendrez incollable en cuisine, mais vous risquez bien de ranger tous vos autres livres au placard. Pour vous faire une idée, allez-donc guigner ces quelques extraits : http://www.franceinter.fr/evenement-on-va-deguster-le-livre-extraits
Le tout sans chichis, complètement accessible et ludique. (sbr)

On va déguster, François-Régis Gaudry et ses amis, Ed. Marabout, 336 p. (www.marabout.com)
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…plonger dans la sciure

3 raisons

Lorsque rater son bac devient un projet de vie. Le récit d’une jeunesse arrogante qui se mue en un combat de tous les instants .

1. De quoi ça parle ?
Parce qu’il s’est planté au bac, le deuxième fils d’un bourgeois endetté résidant à Saint-Dyé-Sur-Loire se voit contraint à faire usage de la force. Pas pour casser la figure à ses profs qui auraient méconnu ses talents, non. Pour bosser, comme un vrai mâle, avant que n’arrive son ordre de départ pour la Marine. Lui qui se croit bâti comme une armoire à glace ne tardera que trois jours à se faire engager dans la scierie du coin. Et trois de plus à s’en mordre les doigts.

2. Pourquoi le lire ?
Parce que ce récit daté de 1953 raconte sans ambages l’arrogance de la jeunesse, mais aussi ses métamorphoses. Arrivé comme un bleu dans cet univers impitoyable où chacun mène un combat à la vie à la mort pour nourrir sa famille et rentrer indemne à la maison, le narrateur (anonyme) comprend vite qu’il lui faudra devenir méchant, littéralement, s’il veut tenir. Son chef, un enfoiré de première, use ses employés jusqu’à la corde en grattant sur les normes de sécurité pour assurer son bénéfice. Bébert, Gauthier et les autres ne valent pas mieux, et le premier qui flanche sera aussi le premier blessé. S’endurcir ou crever, quitte à en oublier de manger, voilà qui devient le quotidien de ce jeune homme aux mains de nacre.

3. Quid du style ?
Rédigé sans ambition littéraire – le type demeure à ce jour inconnu – le texte est pourtant d’une force étonnante. Et c’est avec une certaine stupeur que l’on plonge dans les descriptions de coupes de bois, la sueur des hommes au travail, l’odeur du sapin fraîchement coupé. Pour quelqu’un qui ne voulait pas écrire, chapeau. À mi-chemin entre le témoignage de vie en milieu rural et le Bildungsroman, La Scierie nous fait regretter que l’auteur ait préféré depuis le silence. D’autres que lui qui s’essayent à l’écriture une vie durant ne lui arriveront jamais à la cheville. Une sacrée leçon d’humilité. (sbr)

La Scierie, récit anonyme, éditions Héros-Limite, 141 p. (www.heros-limite.com)
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Homo (su)homini lupus est

critiques

Obéir, ou pas. Quand la guerre civile hante la Finlande, surgissent les fantômes. Au royaume scandinave, Leena Lander is coming.

Souvent reléguée aux confins du Nord, la guerre civile qui opposa les citoyens « rouges » aux « blancs » durant l’année 1918 reste un événement plutôt méconnu chez nous. Sans entrer dans les détails historiques finalement assez aisés à saisir, Leena Lander s’attache davantage à mettre en scène trois personnages, trois egos torturés par des fautes à expier.
Déplacée dans une clinique d’aliénés transformée en tribunal militaire, Miina, jeune femme accusée de désertion, se retrouve face au juge Hallenberg, écrivain juriste recyclé pour les besoins de la cause. Le soldat qui l’a amenée ici, un jäger (chasseur de la Garde Blanche) vient de passer huit jours sur une île, seul avec elle. Intrigué par leur histoire, Hallenberg s’évertue à leur faire cracher le morceau, persuadé qu’ils ont connu lors de leur naufrage des intimités interdites entre ennemis. D’un simple interrogatoire pro forma, découvrir leur vérité deviendra une obsession.
S’enfermant instinctivement dans un mutisme manipulateur, Miina s’affame, Miina vent ses charmes, Miina affabule à tout va pour sauver sa peau. Harjula, le jäger, hanté par ses propres infamies, ne sait sur quel pied danser. Quant au juge, c’est dans le vin rouge qu’il puise la force de signer les condamnations à mort, en attendant les confessions de cette femme troublante. Trois loups d’une même meute en chasse de la proie qui fera de lui un chef.
Un roman à la fois envoûtant et intimiste, qui, à l’instar de ses héros, jongle entre les formes. Par bonheur, la tension est maintenue jusqu’au bout, nous rappelant que dans la littérature comme dans la vie, nul n’est réellement maître de son destin. (sbr)

Obéir, Leena Lander, Ed. Actes Sud, 360 p. (www.actes-sud.fr)
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se pencher sur l’œuvre (naissante) de Fabienne Radi

3 raisons

Enseignante à la HEAD de Genève, elle écrit de courts textes intimes et artistiques. Des bouffées de littérature drôles et performatives.

1. Parce que la première phrase tirée de la nouvelle Les Plis dans la couverture(elle-même tirée du recueil Oh là mon Dieu) commence ainsi : « Entre 20 et 24 ans j’ai passé beaucoup de temps à regarder des cailloux. » Et qu’un bon incipit ment rarement sur la qualité du texte qui va en découler.

2. Parce que Fabienne Radi est une collectionneuse de l’instant, une entomologiste attentive qui tricote les micro faits de son quotidien une fois à l’endroit, une fois à l’envers. Dans ses historiettes, on y croise Sitting Bull, Burt Lancaster, Jean-Yves Jouhannais, Romain Gary ou un guide de montagne vaudois ressemblant à Paul Newman et circulant dans un break Volvo (ce qui le fait moins quand même). Mais elle se dévoile surtout dans son mécanisme de travail / pensée où une idée en fait surgir une autre, rebondissant d’une phrase sur l’autre et créant de l’inattendu à chaque coin de page. C’est ainsi qu’elle arrive à sauter de la performeuse hypnotique Marina Abramovic au menu Bison de l’Auberge communale de Collex-Bossy. Avec drôlerie et suffisamment de brio pour qu’on en redemande.

3. Parce qu’elle a cette capacité à partir de rien, ou si peu, et de tisser une histoire dont il est absolument impossible d’en dire ce qu’en sera la fin. Si elle consiste en une brillante introduction à l’art contemporain dans une acception large auprès de n’importe quel béotien dubitatif, elle est aussi une formidable machine à créer de la littérature gaie, ludique, voire jouissive.
Dans le même registre, elle avait déjà brillé dans le livre Cent titres sans Sans titre (Ed. Boabooks), déjà adoré par moi-même. (mp)

Oh là mon Dieu, Fabienne Radi, Ed. art&fiction, 69 p. (www.artfiction.ch et www.fabienneradi.ch)
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Mais qui est Paul ?

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Pour la septième aventure de son avatar dessiné, Michel Rabagliati nous emmène dans le Nord. Au plus profond de ses souvenirs.

(Québec, épisode 3)
Paul par ci, Paul par là. Depuis une bonne quinzaine d’années, le Québecois Michel Rabagliati a fait de son double en noir & blanc une figure majeure de la littérature locale, un bonhomme tout simple qui traverse sa vie et les épisodes majeurs de l’histoire de la Belle Province avec la légèreté de l’ado / adulte qui a pris le temps de se trouver et qui, today, a suffisamment de recul / de hauteur pour se remémorer les bons et moins bons moments de la vie.
Bienvenue dans le Nord
Dans le Nord, il y a les Laurentides. Un premier amour, une première mobylette (un Puch comme chez nous), un premier joint, le chalet sur plan de vacances de son brico-paternel et Marc. Elève de la « Poly », Marc symbolise l’ado libéré, échevelé, un peu grande gueule, un peu politisé, figure de référence qui s’en vient défricher les années à venir. On est en 1976, année des Jeux Olympiques de Montréal (et de l’avènement de Nadia Comaneci. Lire Lola Lafon avec La communiste qui ne souriait jamais chez Actes sud).
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Ado pas rebelle mais un peu brêle, mignon mais pas complètement dégourdi, Paul apparaît au fil des années comme le double de tout ado qui se respecte. Qui qu’on soit, chacun peut y trouver un bout à grignoter, un pan de vie qui le renvoie à ses expériences. Comme la fois où il a failli mourir dans le blizzard. Comme celle du premier palper de « boules » avec une copine de circonstance. Ou de son premier amour qui le laissera terrassé, anéanti, décomposé, le cœur brisé en milliers de petits morceaux… Parce qu’il avait trop aimé. Rabagliati n’invente rien, ou si peu, mais il a capacité à raconter qui fait de ses histoires de véritables madeleine de Proust. Parce que Paul dans la Nord, c’est bien. Mais dans la foulée, on a (re)lu les six autres tomes empruntés à la bibliothèque du coin de la rue. Et on y a pris autant de plaisir. Comme on est bientôt à Noël, c’est aussi typique le beau bouquin à offrir à son gamin, un ado justement, car il y a là une forme de bande dessinée initiatique bourrée d’expériences, d’interrogations et de situations de vie que certains trouveront certainement plus facile d’aborder ainsi.
Sinon Paul existe aussi au cinéma, dans l’adaptation éponyme de Paul à Québec. Mais qui est Paul ? C’est chacun d’entre nous (en tous les cas, moi), et ça, c’est vachement fort. (mp)

Paul dans le Nord, Michel Rabagliati, Ed. La Pastèque, 179 p (www.lapasteque.com)

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André Bucher, marcheur des bois

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Dans un livre où la nature est partout présente, il nous livre un récit intimiste, épique et romantique, où la survie tient à peu de mots.

Il y a quelques années, dans une lointaine version papier du Syllabus, on avait chroniqué le premier livre publié d’André Bucher chez Sabine Wespieser : Le Pays qui vient de loin. Une grosse baffe à l’époque, et un amour immédiat pour cette vallée du Jabron, nichée près de Sisteron, hors du monde, mais tout son monde à lui. Depuis, on était parti sur d’autres coteaux, d’autres alpages, qui nous ont fait découvrir le Jura de Jean-Pierre Rochat, les Grisons d’Arno Camenisch, la vallée de l’Hongrin de Blaise Hofmann…
Retour à la nature
Sur un mode Walden / Thoreau, on aime se frotter à cette littérature de la nature où le langage des oiseaux vient se superposer aux mille et une essences végétales, où les rondeurs minérales viennent gêner le lent écoulement du ruisseau dans le calme d’un champ brouté par un troupeau de meuglantes à lait. Où l’homme doit faire face à la nature et aux épreuves qu’elle lui impose.
Sis au pays de Giono, Alpes-de-Haute-Provence, André Bucher écrit comme il travaille. Avec précision et une certaine économie de l’effort, préfèrant le mot juste aux belles paroles / aux gestes superflus, qu’il s’agisse de bucheronner, de déblayer ou de siphonner un conduit gelé. Son bagage textuel et sémantique le rapprocherait ainsi des Eskimaus qui possèdent une bonne vingtaine de mots pour décrire les différentes nuances du blanc les entourant et que lui semble utiliser toujours à bon escient.
De Mireille à Muriel
Dans cette réédition en poche, David déneige le ciel comme d’autres pelletent les nuages. Collecteur de petits riens, compilateur du quotidien, catalogueur d’humeurs météorologiques. Depuis la mort de sa femme Mireille, il s’est rapproché de Muriel. Depuis la disparition de Martine, fille d’icelle, il a perdu la trace de la sienne, descendue à la ville. Alors quand Antoine, son « fils de rechange » lui annonce sa venue pour la veille de Noël et que le temps se gâte, il part à sa rencontre. Coincé entre le blizzard et les hallucinations bizarres, il remonte le fil de sa vie, croise les copains du quotidien, ressasse les erreurs du passé, peine à se projeter vers l’avenir… mais toujours il avance. Solide sur ses jambes, fort dans sa tête. C’est une histoire de vie que Bucher nous raconte là, version masculine d’Un cœur simple, mâtiné d’une bonne dose de romantisme au coin du feu et d’aventures aussi épiques que celles tombées d’un canard de montagne. En choisissant de se dérouler sur une journée et une nuit d’hiver, ce livre contient une année d’existence dans chacune de ses pages. Ce qui, malgré sa relative maigreur, donne une vie bien remplie. De celles qui font grandir une fois le livre refermé. (mp)

Déneiger le ciel, André Bucher, Sabine Wespieser Editeur, 146 p. (www.swediteur.com)

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